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« Comment voulez-vous que je sois fier d’être Français ? »

mercredi 13 janvier 2010

Témoignage d’un etudiant en droit, son parcours ressemble à un modèle d’intégration. Mais son frère ainé se voit menacé d’expulsion, alors qu’il subvient aux besoins de leurs parents malades. Mohamed Ouaddi dénonce « l’injustice » faite à sa famille. Et lance un appel au Président. « Je ne me reconnais pas dans cette France », écrit Mohamed Ouaddi, 24 ans, dans une lettre adressée au président de la République. Ce jeune Français issu de l’immigration se bat pour que son frère, marocain, menacé d’expulsion, puisse rester en France. « Il a reçu une obligation de quitter le territoire alors que l’Etat l’a reconnu comme aidant familial… Nos parents sont malades, je ne peux pas les soigner seul, il faut qu’il reste. » Une mère, victime de la maladie d’Alzheimer, un père, handicapé après un accident vasculaire cérébral.

Mohamed Ouaddi reçoit dans l’appartement familial, à Pierrefitte, en Seine-Saint-Denis où il étudie le droit. En plein débat sur l’Identité nationale, il parle à l’imparfait de « sa fierté d’être devenu Français », et de la frustration aujourd’hui d’avoir une carte d’identité française sans les droits qui vont avec. En premier lieu, le droit à une vie de famille.

Regroupement familial. Son père quitte le Maroc au début des années 1970 pour travailler en France. Il cumule deux boulots dans le secteur du nettoyage, entame sa journée à 5h30 et termine après 22 heures. L’été, il rentre au pays. Se marie en 1979, donne à sa femme Tiazza un premier fils Abdellah en 1981. Puis un deuxième. Mohamed naît à Casablanca en 1985. « On voyait papa seulement les mois d’été, il arrivait avec des sacs de bonbons dans les bras. C’est bête, mais pour nous c’était ça la France… Les bonbons, le pays des grèves, la patrie des droits de l’homme aussi. » En 1997, le père, jusqu’ici logé dans un foyer pour travailleurs, dégote un appartement et entame une procédure de regroupement familial qui aboutit deux ans plus tard. « C’était en décembre 1999. Ma mère et moi étions autorisés à rejoindre la France. Pas mon frère. Trop vieux, il avait 18 ans et sept mois. Ce qui devait être un regroupement familial a été un déchirement. »

Arrivée en Seine-Saint-Denis le 17 septembre 2000. « J’ai vite compris qu’il fallait que je fasse un effort d’intégration. D’abord, l’apprentissage du français. J’ai travaillé mon accent. Je regardais tous les soirs le journal de Patrick Poivre d’Arvor pour la culture générale. Au bout d’un an, mes profs croyaient que j’étais Français. »

Il s’investit dans la vie associative et sportive de Peyrefitte, sa ville. A 17 ans, il remporte le titre de champion de France cadet par équipe de cross country. Demande à être naturalisé français, « comme une suite logique », après « les sacrifices de mes parents. »

La maladie. La mère partage alors son temps entre ses deux fils, entre la France et le Maroc. Trois ou quatre allers-retours en bus chaque année. Et puis, un jour en rentrant du pays, elle attrape son cabas pour faire quatre courses « en bas, chez Ahmed ». Sauf que l’épicerie d’Ahmed est à Casablanca, pas à Pierrefitte. Le père et le fils pensent à un coup de fatigue, le voyage certainement.

Mais, les trous de mémoire se reproduisent. « Un vendredi, ma mère était censée faire un jogging dans le parc à côté. Elle n’est pas rentrée. La police l’a cherchée partout. On l’a retrouvée, perdue, le dimanche à 4 heures du matin à plus de 20 kilomètres. » Le diagnostic ne sera posé que début 2007. La mère de Mohamed Ouaddi, 59 ans, souffre de la maladie d’Alzheimer et son état se dégrade rapidement. Elle perd l’usage de la parole. Le père pense à ralentir le rythme de travail, le fils choisit la fac la plus proche pour être disponible. « Jusqu’à ce que l’hôpital m’appelle un matin de janvier 2008 : mon père a été victime de deux accidents vasculaires cérébraux. »

Situation impossible à gérer seul. Il appelle son frère qui, à défaut de papiers pour la France, obtient une carte de séjour en Italie. Et donc le droit de venir en France, au nom de la liberté de circulation dans l’espace Schengen. « J’ai repris mes études de droit. Abdellah s’occupe des parents, les services de l’Etat l’ont d’ailleurs officiellement désigné comme l’aidant familial. »

La culpabilité. Il insiste, « aidant familial, c’est pas rien… » Ce statut, reconnu par l’administration, a été créé pour favoriser le maintien à domicile des personnes dépendantes. Il est au cœur du plan Alzheimer lancé en 2008. D’où l’incompréhension quand son frère reçoit fin octobre l’obligation de quitter le territoire français (OQTF). « C’est pas une décision rationnelle. Si Abdellah part, je serais obligé de placer ma mère dans une structure… Ça coûtera bien plus cher à la société que s’il reste à la maison pour s’en occuper. »

Soutenu au niveau local, notamment par le Mrap (Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples), Abdellah se replie sur lui-même, se coupe de ses amis. Mais la désillusion semble plus forte encore pour le jeune frère. « Certainement parce que j’ai la nationalité française. Je culpabilise. Pendant des mois, je n’arrêtais pas de dire qu’il fallait avoir confiance, dans la France, les institutions. Et là, je me rend compte que je n’ai pas les mêmes droits que les autres citoyens. Là, où une famille classique concentre ses efforts pour lutter contre la maladie, moi je dois aussi me battre pour avoir le droit de la soigner avec mon frère. Je demande juste le respect de mon droit à la vie de famille. »

Fin décembre, il a écrit à Nicolas Sarkozy, lancé une pétition sur son blog et un groupe de soutien Facebook (déja 2 000 membres). Si rien ne bouge, il déchirera publiquement sa carte d’identité pour exprimer « sa honte » d’être Français.

http://www.facebook.com/inbox/ ?ref=mb#/group.php ?gid=228123281550&ref=ts Par MARIE PIQUEMAL

Source : Libération

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